L’architecture sportive ne progresse pas seulement à travers des plans et des calculs ; elle avance aussi grâce à l’échange de visions qui défient le statu quo. La deuxième édition du Sports World Congress, qui s’est tenue les 2 et 3 février derniers à Barcelone, s’est imposée comme l’un de ces espaces vitaux où l’architecture sportive est pensée au sens le plus large du terme.
Célébrer des événements de cette ampleur est essentiel pour notre industrie. Ils permettent d’ouvrir des espaces de débat qui dépassent la théorie pour aborder la réalité opérationnelle. C’est à ce carrefour entre institutions, architectes, ingénieurs et organismes de réglementation que naît l’inspiration, que se forgent des connexions stratégiques et que s’impulse l’évolution des enceintes que nous habiterons au cours de la prochaine décennie.
Avec la Coupe du Monde 2030 (Espagne-Portugal-Maroc) comme catalyseur, l’industrie fait face à un changement de paradigme : la transition du stade comme monument statique vers le stade comme infrastructure vivante et nœud urbain rentable.
Chez Figueras Seating, nous avons voulu recueillir les enseignements les plus pertinents des leaders qui redessinent la carte sportive mondiale lors des conférences du Sports World Congress 2026.
Identité vs Standardisation : l’essor de l’architecture vernaculaire
L’industrie est parvenue à un consensus mondial : le modèle du « stade-vaisseau spatial », basé sur des structures génériques déconnectées de leur environnement, est obsolète. Le design de la prochaine décennie s’éloigne de la standardisation pour embrasser une architecture vernaculaire qui soit également technologique. Comme l’a souligné Alex Thomas (HKS), « une cuvette standard avec une enveloppe ne nous sert plus », défendant l’idée que l’architecture doit se baser sur une recherche profonde de la culture, de la matérialité et du climat local.
Cette approche n’est pas seulement esthétique ; elle constitue un actif financier stratégique. L’identité culturelle et la « mémorabilité » sont stratégiques pour attirer les artistes internationaux et les touristes, et pour générer de la demande. Selon Sergi Roca (HKS), l’objectif est de créer une « solution unique » (one-to-one) où le bâtiment n’a de sens que dans cette ville précise et pour cette équipe spécifique.
Cependant, l’application de cette identité varie considérablement selon le contexte géographique et constructif :
-
La « chirurgie urbaine » européenne : À la différence de la tabula rasa d’autres régions, le défi en Europe est l’intégration dans des tissus urbains consolidés. Le nouveau Santiago Bernabéu illustre cette complexité. Jordi Alcaine (Arup) a expliqué le défi de placer une enveloppe de 50 000 mètres carrés dans une zone densément peuplée de Madrid.
-
Le stade comme « bon voisin » : Dépassant la vision de l’enceinte isolée, des agences comme Batlleiroig proposent de « fusionner ville et nature ». Diego Rodríguez (IDOM) a renforcé cette idée en affirmant que l’architecture doit donner la priorité au développement urbain et « être de bons voisins avec ce qui l’entoure », laissant un héritage qui dépasse l’événement sportif. Cela implique d’intégrer le bâtiment dans les plans de mobilité régionaux et de générer une activité civique 365 jours par an.
-
Perméabilité et légèreté : Si le SoFi Stadium a montré la voie avec une toiture qui respire avec le climat, en Espagne, des projets comme la rénovation du stade de Gran Canaria (« Le Nuage ») misent sur la légèreté visuelle. Guillermo Gusó (L35) a souligné la responsabilité de concevoir des infrastructures évolutives qui évitent l’ « éléphant blanc », permettant au stade de s’adapter aux grands rendez-vous mondiaux avant de retrouver une taille opérationnelle optimale.
La différenciation basée sur le contexte est aujourd’hui une exigence technique. L’objectif est de passer de façades agissant comme des murs fermés à des enveloppes fonctionnant comme des filtres dynamiques, capables de ventiler, de protéger et, surtout, de coexister en harmonie avec la ville résidentielle.

SoFi Stadium, HKS © & La Nube, L35 Arquitectos ©
Le stade comme nœud urbain
Au cœur du design contemporain, l’analyse de la rentabilité est devenue un coefficient technique aussi critique que la structure. Il n’est plus possible de projeter une architecture sportive sans une stratégie claire de Retour sur Investissement (ROI). Dans cette optique, un stade qui ne fonctionne que les jours de match est perçu comme un actif toxique. Comme l’a souligné Antonio Dávila (RCD Espanyol), les enceintes doivent être pensées pour être utilisées chaque jour de la semaine, et non pour un événement hebdomadaire unique.
La réponse technique est la multifonctionnalité réelle. Sergi Roca (HKS) a validé ce modèle en citant le SoFi Stadium, qui intègre un théâtre de 6 000 places sous la même structure que le stade principal de 80 000 places. Atteindre cette coexistence exige une planification où, selon Alex Thomas (HKS), le design répond à un plan d’affaires et à un calendrier d’événements préalable à l’architecture.
Cette logique commerciale transforme la planification urbaine et opérationnelle sur quatre fronts :
-
Écosystèmes régionaux : Le stade agit comme une pièce maîtresse de districts actifs. Konstantinos Chatzimanolis (Nottingham Forest) a décrit comment la phase deux de son projet inclut un plan directeur de régénération avec des usages mixtes et des hôtels. De même, Tayomara Gama (Gensler) a expliqué que le projet qu’ils mènent à Gizeh intègre une université, un hôpital et une école pour garantir un flux constant de personnes.
-
Stratégie de désescalade : Pour éviter les redoutés « éléphants blancs », la vie après le grand événement est planifiée. Guillermo Gusó (L35) a cité l’exemple du stade de Gran Canaria, où des extensions de +10 000 spectateurs ont été conçues pour les rendez-vous mondiaux, pouvant être retirées par la suite pour retrouver l’échelle opérationnelle habituelle du stade.
-
La fin de l’ « Anchor Tenant » : La viabilité réside dans la polyvalence. Tom Flanagan (AEG) a souligné que l’O2 Arena de Londres fonctionne sans équipe résidente, atteignant 239 nuits de contenu par an. De son côté, Nancy Johnson (Roig Arena) a présenté un modèle d’investissement 100 % privé avec une concession de 50 ans, où l’arène a déjà vendu un million de billets avant d’avoir six mois de vie. Dans ce scénario, le mobilier évolue d’élément passif en outil de gestion dynamique. L’installation de systèmes mobiles permet de reconfigurer les capacités en temps réel, maximisant le rendement au mètre carré.
-
Le concept « Livestock » et l’architecture de l’émotion : Pour rivaliser avec le confort domestique, le stade doit offrir un rituel inégalable. Salvador Alonso (FIA) a défini les stades comme des « bâtiments incroyablement émotionnels ». Diego Rodríguez (IDOM) a renforcé ce point : « nous venons pour être ensemble… si l’architecture ne facilite pas le fait que le public se voie comme une communauté, le rituel perd sa valeur. »
Cadre réglementaire et transition normative vers 2030
Le design actuel subit une phase de transition normative accélérée, poussée par l’ « Effet 2030 ». Comme l’a souligné Oriol Capelleras (PMO chez Figueras), des stades comme ceux du Maroc se positionnent déjà comme des références mondiales en respectant strictement les exigences de la FIFA pour la Coupe du Monde 2030.
Cet horizon réglementaire a obligé les gestionnaires à mettre à jour leurs infrastructures selon le Règlement de l’UEFA sur les infrastructures des stades 2025. Cette nouvelle réalité s’articule autour de trois piliers critiques :
-
Sécurité et santé de l’athlète : Les exigences sur les périmètres de jeu se durcissent pour minimiser les risques. Pietro Chiabrera (UEFA) a souligné que « sans prendre soin des joueurs, nous ne profiterions pas d’un beau spectacle ». L’UEFA a défini des distances minimales obligatoires entre les lignes du terrain et tout obstacle vertical.
-
Féminisation et design inclusif : Le « boom du football féminin » a provoqué un changement radical dans la démographie des stades. L’UEFA encourage l’adaptabilité des installations, exigeant une reconfiguration des services sanitaires et de l’hospitalité familiale. Chiabrera a expliqué que lors de l’Euro féminin, il a fallu recourir à la créativité, comme le changement de direction de la signalétique dans les toilettes. De plus, le Guide de l’accessibilité de l’UEFA a été mis à jour pour garantir un parcours fluide pour tous.
-
Safe Standing : La réintroduction des zones debout est une demande croissante des supporters. Cependant, l’UEFA applique le principe de « la sécurité d’abord ». Chiabrera a averti que « le risque d’effondrement progressif de la foule est réellement élevé » en l’absence de barrières adéquates. Un ensemble de règles claires est attendu d’ici la fin de la saison (mai/juin).
Micro-segmentation et ère Phygitale
La prémisse d’Alex Thomas (HKS) affirmant qu’il « s’agit de commencer par les personnes, pas par les plans », implique une recherche démographique profonde. L’industrie a compris qu’il n’existe pas d’utilisateur standard.
Cette réalité a poussé la création d’un inventaire gradué. Thomas a expliqué qu’il ne suffit plus de diviser entre GA, VIP et VVIP ; il faut créer des « offres et types d’expériences différents ». Tayomara Gama (Gensler) a mentionné avoir conçu jusqu’à « 18 ou 19 produits différents » pour ses projets après avoir dialogué avec tous les groupes d’utilisateurs.
Pour l’architecte, cela implique une sectorisation flexible où le mobilier joue un rôle crucial. Des solutions modulaires comme le nouveau siège Chronos de Figueras permettent de transformer une tribune générale en zone hospitality en ajoutant des composants (rembourrages, accoudoirs) sur la base technique installée.
Cette segmentation physique est liée à une transformation numérique :
-
Vente anticipée : Le succès du Roig Arena valide cette stratégie. Nancy Johnson a confirmé que la technologie 3D a été « vraiment utile » pour commercialiser le site avant son ouverture.
-
Design Mobile-First : La tendance est à l’élimination des frictions. Sorin S. (Manchester United) a souligné sa priorité : un parcours web fluide pour les fans. Francis Casado (3D Digital Venue) a noté que l’utilisateur veut tout « à portée de main ». Les répliques numériques permettent à l’utilisateur de « vivre » son siège avant de l’acheter.
Jumeaux numériques et ingénierie de la visibilité : la donnée comme infrastructure
La technologie est devenue le standard opérationnel. L’implémentation d’un jumeau numérique (Digital Twin) permet de coordonner tous les acteurs sur un même modèle vivant. Comme l’a affirmé Toni Durán (Batlleiroig), « numériser l’actif est un actif en soi ».
La valeur réelle de la donnée se manifeste dans deux domaines critiques :
-
Fabrication et précision : La complexité des enveloppes modernes rend l’ajustement manuel impossible. Pour le Santiago Bernabéu, ses 13 500 lames métalliques sont toutes différentes, ce qui, selon Óscar Liébana (FCC), « ne peut être réalisé aujourd’hui que par la fabrication numérique ».
-
Ingénierie de simulation : L’usage d’algorithmes permet de prédire le comportement du stade. Jordi Alcaine (Arup) a expliqué l’utilisation d’un « tunnel aérodynamique numérique » pour assurer la respiration des 80 000 personnes à l’intérieur du Bernabéu couvert.
La feuille de route vers l’horizon 2030
Le Sports World Congress 2026 nous laisse une certitude : nous avons atteint le « point de non-retour ». Le succès d’un stade ne se mesurera plus à son audace visuelle, mais à sa résilience opérationnelle et sa rentabilité bien au-delà des 90 minutes de jeu. L’enceinte du futur doit être un « bon voisin » urbain, un moteur financier ininterrompu et une référence de sécurité inclusive.
Dans cet écosystème, le siège n’est plus un simple produit mais la « connexion physique avec le stade ». Chez Figueras Seating, notre ingénierie s’aligne sur la stratégie commerciale du club pour maximiser le rendement de chaque mètre carré, tout en restant humaine et mémorable.
